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La Bible et la vie

> Croire : une expérience (Jean 10,22-31)

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Yolande Boinnard
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C'était l'hiver, et on fêtait la Dédicace du Temple : fête de Hanoukah, fête des Lumières.

Lorsque l'évangéliste Jean mentionne une fête du peuple d'Israël, ce n'est jamais anecdotique, ce n'est jamais simplement pour signaler une date du calendrier. Il vaut donc la peine de se demander ce que signifiait cette fête, pour Jésus, et pour son peuple. A commencer par les juifs avec lesquels il dialogue ici.

On connaît bien les événements historiques qui précèdent cette dédicace. Le Temple avait été reconstruit, lorsque les élites juives exilées à Babylone avaient été renvoyées en terre d'Israël par l'empereur perse Cyrus, nouveau maître du monde. C'était à la fin du 6ème s. avant notre ère. Il avait été consacré, les rites avaient pu y reprendre ; mais quatre siècles plus tard, les tyrans grecs qui à leur tour dominaient tout l'est de la Méditerranée l'avaient profané, y installant même une statue de Zeus, persécutant les juifs et les obligeant à l'apostasie.

La révolte gronda, puis éclata ; contre toute logique militaire les Grecs furent vaincus par les insurgés, et Israël redevint pour quelques décennies un petit royaume indépendant. Jérusalem était à nouveau un champ de ruines, le Temple en piteux état ; on le retapa avec les moyens du bord, on procéda à des rites de purification, et on le consacra à nouveau pour y reprendre les sacrifices quotidiens.

Les rites du Temple veulent qu'une lumière y brille jour et nuit, une lampe alimentée par une huile spécialement préparée et consacrée à cet effet. Or la légende raconte que lorsque le Temple fut nettoyé, purifié, on n'y trouva plus qu'une toute petite fiole d'huile sainte – trop peu pour que la lampe reste allumée en permanence. Un miracle alors se produisit : l'huile ne s'épuisa pas, jusqu'à ce que les prêtres aient eu le temps d'en préparer de nouvelle et de la consacrer. Ce qui leur prit huit jours.

Au cœur même de la fête, la disette, la précarité. Précarité et limites qui marquent l'essence de notre condition humaine.

Dans cette précarité surgit une tentation, toujours la même : mettre la main sur la sécurité, le bonheur, la certitude. Mettre la main sur Dieu. Vouloir tenir la vie entre ses mains. Encercler Jésus et prétendre lui enlever toute échappatoire : « ils encerclent Jésus et lui disent : Tu nous fais attendre, tu nous prends la vie ! Jusqu'à quand ? Si tu es le Messie,dis-le-nous clairement et publiquement. »

Ils veulent à ce point savoir, posséder une certitude, qu'ils en viennent à fomenter un meurtre. Les morts, au moins, n'échappent plus, on peut les enfermer, les coucher dans une tombe, rouler sur eux une pierre énorme, on peut les réduire au silence – ou, mais c'est sans doute la même chose, leur faire dire ce qu'on veut.

Arrogance ? ou plutôt la peur, l'angoisse, devant l'avenir incertain, devant ce qu'on ne maîtrise pas, ce qu'on ne comprend pas, ce qu'on ne sait pas.

Hanoukah, la Dédicace. Jubilation : Dieu a de nouveau sa demeure parmi les humains. Dieu à portée de main, pour calmer nos terreurs. Dieu que l'on va à nouveau pouvoir connaître, et se rendre favorable par les rites, les prières et les sacrifices.

Qui ne connaît cette tentation, ce besoin si fort de certitudes et de sécurités ? Vous avez sûrement déjà entendu la plainte : je voudrais tellement croire en Dieu, mais cela ne m'est pas donné. Qui d'entre nous n'a pas pensé, une fois ou l'autre, ou souvent : je voudrais tellement savoir prier, mais ça ne m'est pas donné.

Le texte de l'Evangile de ce matin nous invite à changer de perspective. Les juifs qui interpellent Jésus pensent en termes de savoir, de définition : qui est-tu ? Es-tu le Messie ? Ils croient qu'une réponse, un mot, va calmer leur angoisse, faire disparaître l'incertitude, leur donner accès à la connaissance.

Jésus leur répond en termes de relations : une voix qui parle, des oreilles qui écoutent, des humains qui reconnaissent cette voix. Il répond en terme d'expérience : j'agis, ne voyez-vous pas que mon action est celle de Dieu ?

J'ai pris conscience tout récemment d'un malentendu fondamental autour du verbe "croire". Je l'associais à un savoir de l'ordre de la pensée, avec un contenu : une confession de foi. Et je dois reconnaître que ma pensée, mon mental, ont souvent de la peine avec toute une collection de réalités fondamentales, telles la résurrection, ou la création, ou la présence du Saint Esprit…

Or une chose est devenue pour moi très claire : la foi n'est pas de l'ordre du contenu "je crois que…" ; elle est de l'ordre de l'expérience et de la relation : "j'ai confiance en…, et j'ai fait l'expérience de…". Jean Cardonnel disait – je cite de mémoire : « on ne vous demande pas si vous êtes d'avis que Jésus est ressuscité ; on vous demande si vous avez fait, dans votre vie concrète, l'expérience de la résurrection. Etes-vous ressuscités ? »

On a tenté de nous persuader que la foi serait l'adhésion à une conviction, et que la vie, le salut, la résurrection, vont découler de cette adhésion. Mais c'est le contraire qui est vrai : vous faites l'expérience de la vie. Vous écoutez la voix de Jésus, et elle vous parle au cœur, elle vous parle de cet amour, de cette présence, dont vous savez tout au fond de vous-mêmes qu'ils sont l'essence même de la vie. Marie Balmary disait un jour (là encore, je cite de mémoire) : « la preuve que Dieu est, et qu'il nous aime, c'est ce désir si fort au fond de nous, ce désir si fort et si vrai que nous savons qu'il n'est pas illusion. Ce désir si fort de vivre, et de vivre dans l'amour. »

« Vous ne croyez pas, parce que vous n'êtes pas de mes brebis » On a compris ce texte comme une sorte de malédiction : vous ne faites pas partie des élus, tant pis pour vous. Mais il dit tout autre chose ! Il dit : « venez, faites ma connaissance, accompagnez-moi, faites route avec moi. Peu à peu, la confiance naîtra, car je suis digne de confiance. Peu à peu, vous me ferez confiance. Et cette confiance seule, bâtie sur la relation que nous établirons, cette confiance seule pourra vous arracher à l'angoisse, à l'angoisse de ne pas savoir, de ne pas maîtriser. Ecoutez-moi, et vous reconnaîtrez ma voix. »

Ecoutez, faites l'expérience. C'est sur l'amour, sur l'expérience de l'amour, que vous pouvez construire. Non sur des raisonnements philosophiques, ni sur des doctrines religieuses. Car l'amour du Christ dépasse tout ce que notre entendement peut connaître.

Hanoukah, la Dédicace. Jubilation : Dieu a fait sa demeure parmi les humains. Dieu, présent en Jésus Christ, non pour nous faire adhérer à une doctrine ou pratiquer des rites, mais pour nous faire vivre l'expérience, l'indicible expérience de son amour. Pour nous inviter à partager sa vie, à faire route avec lui. A demeurer avec lui.

 

 

©Yolande Nicole Boinnard 2010

 
           
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