| |
[Si vous vous servez de ce texte, merci d'en indiquer la source]
Un roi avait douze fils. Fatigué de régner, il les fit venir les douze
auprès de lui pour décider lequel le remplacerait.
Le premier était un voleur. Je vous raconterai son histoire une autre
fois.
Le deuxième était un bon chef d'entreprise. Mais, lui dit le vieux roi,
mon Royaume ne se gère pas comme une entreprise…
Le troisième ne s'intéressait qu'aux vêtements, le quatrième qu'à la bonne
chère. J'aime les beaux vêtements et les délicieux festins, dit le vieux
roi. Mais quand aurez-vous le temps de vous occuper de mes sujets ?
Le cinquième n'était pas là. Il faut vous dire qu'on le recherchait pour
meurtre.
Le sixième avait la passion des oiseaux. Je nourris les oiseaux du ciel
aussi bien que les humains, lui dit le vieux roi. Mais je crains que toi,
si tu me succédais, tu nourrisses seulement les oiseaux, et que tu oublies
les humains.
Le septième avait pour son père une profonde admiration. Il cherchait en
tout à lui ressembler. Qui es-tu vraiment ? lui dit le vieux roi. Tu ne
peux pas régner si tu ne le sais pas.
*
Le huitième était très riche.
Ça ne se remarquait pas : il ne roulait pas en Rolls, ne s'habillait pas
chez les grands couturiers, ne portait pas une Audemars-Piguet à son
poignet, n'habitait pas un palais sculpté dans l'or et le marbre. Non :
ses richesses, il les distribuait, et avec son argent il nourrissait les
pauvres.
Si tu me succèdes, lui demanda le vieux roi, que feras-tu pour les enfants
qui meurent de faim ? Le huitième fils lui répondit : je construirai une
très, très grande boulangerie ; j'y manderai les meilleurs boulangers ;
j'y ferai apporter toute la farine nécessaire. Et chaque nuit les
boulangers pétriront et cuiront le pain, chaque matin les marchands de
pain iront les distribuer à ceux qui en auront besoin.
Ça ne va pas, dit le roi. Ils resteront toujours dépendants de toi – et si
par malheur tu venais à mourir, ils seraient plus affamés qu'auparavant.
*
Le neuvième fils était un magicien – et un clown. Un bon magicien ; tenez,
par exemple, lorsque la tempête avait arraché le toit de la maison du
jardinier, hop ! d'un claquement de doigts il l'avait remis à sa place.
Si tu me succèdes, lui demanda le vieux roi, que feras-tu pour les malades
? D'un claquement de doigts, dit le neuvième fils, je détruirai tous les
microbes, tous les virus, tous les poisons. Et les maladies disparaîtront
du Royaume.
Ça ne va pas, dit le roi. Va donc, un de ces jours, parler à un malade. Et
tu apprendras de lui tout ce que sa maladie lui a enseigné, et comment
d'être malade l'a rendu plus humain.
*
Le dixième fils était très fort. Il pouvait arrêter un éléphant en pleine
course, soulever une maison de dix étages, et bien d'autres choses qu'il
serait inutile de détailler.
Si tu me succèdes, lui demanda le vieux roi, que feras-tu des ennemis du
Royaume ? Je les exterminerai de mes mains, un à un, répondit le dixième
fils. Et le Royaume sera en paix pour toujours.
Ça ne va pas, dit le roi. Les ennemis du Royaume sont aussi des humains,
ils ont aussi le droit de vivre. Et je n'aime pas la violence.
*
Le onzième fils était très, très intelligent, et il savait très, très bien
expliquer les choses. Il savait tout de la philosophie, de la théologie,
des sciences, de l'astronomie, des mathématiques. Et lorsqu'il se trouvait
devant un contradicteur, en quelques phrases (ou en quelques pages) il le
convainquait de changer d'opinion. L'autre finissait toujours par avouer :
tu as raison, je me trompais. J'ai tout à apprendre de toi.
Si tu me succèdes, lui demanda le vieux roi, que feras-tu avec les
malfaiteurs ?
J'irai les voir, dit le onzième fils. Je leur expliquerai pourquoi ils
doivent changer de vie. Je les convaincrai, et les meurtriers deviendront
doux comme des agneaux, les escrocs deviendront honnêtes, les marchands de
drogue jetteront aux orties leurs marchandises de mort.
Ça ne va pas, dit le roi. Car ainsi tu en feras seulement des esclaves,
incapables de penser par eux-mêmes, qui ne feront que répéter ce que tu
leur as dit. Ce n'est pas ainsi que je rêve la vie des humains.
*
Le douzième fils était poète, et jardinier. Tout le temps qu'il ne passait
pas à arroser ses salades ou à soigner ses rosiers, il l'occupait à se
promener dans les rues de la ville, et s'arrêtait ici pour dire un conte,
là pour chanter une chanson… une troupe d'enfants le suivait partout ; les
gens bien-pensant estimaient qu'il n'avait ni une tenue, ni des
occupations dignes d'un prince, les mendiants l'aimaient bien, et parfois
le vieux roi le regardait partir avec un sourire songeur.
Et toi, si tu me succèdes, lui demanda le vieux roi, que feras-tu dans le
Royaume ?
Je cueillerai chaque jour une rose, dit le douzième fils. Et chaque jour
j'irai à l'hôpital, et j'offrirai la rose à un malade. Ensemble nous la
regarderons et nous nous réjouirons de sa beauté, nous la sentirons et
nous apprécierons son parfum. Je prendrai chaque jour un morceau de pain,
et j'irai vers quelqu'un qui n'en a pas. Nous le partagerons et nous le
mangerons ensemble, et ce sera le festin de l'amitié. Chaque jour, j'irai
m'asseoir dans une des tavernes où se réunissent les meurtriers, les
escrocs et les marchands de drogue. Je resterai là ; parfois je parlerai
avec eux, je les écouterai. J'essaierai de les comprendre, mais je leur
dirai aussi que je n'aime pas ce qu'ils font. Je ferai de même avec les
ennemis du Royaume. Peut-être m'écouteront-ils tout de suite, peut-être
faudra-t-il du temps. Je ne cesserai jamais de les respecter – même si
leurs actions et leurs guerres me mettent très en colère.
C'est bien, dit le vieux roi. Tu me succèderas. Et que ton règne soit
béni.
Alors le fidèle chambellan qui assistait à l'entretien demanda la parole.
Sire, dit-il, je ne comprends pas. Ton Royaume pourrait être délivré des
maladies, des ennemis, des malfaiteurs, de la faim – et tu ne le veux pas
?
Tu n'as pas compris, dit le vieux roi. Et je ne t'en veux pas de ne pas
comprendre. C'est difficile à comprendre, surtout lorsqu'on est en butte à
la faim, à la maladie, à la guerre, à toutes les souffrances. Mais
fais-moi confiance, et fais confiance au fils que j'ai choisi. Quiconque
l'écoute ou le regarde apprend à aimer, à respecter la vie, toute la vie,
le plus petit souffle de vie, la plus infime trace de vie.
Et c'est cela que je rêve pour chaque humain : qu'il aime la vie…
Va, mon fils, dit le vieux roi. Fais comme tu l'as dit. Moi aussi, avec
toi, avec eux, je me réjouirai de la vie.
Yolande Nicole Boinnard
©
Yolande Nicole Boinnard, 2007
|
|