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La Bible et la vie

> Une femme sage (Matthieu 15,21-28)

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Jésus se retire – ce qu'il fait souvent en situation de crise, comme après la mort de Jean-Baptiste. Il sort d'une nouvelle et rude dispute avec certains pharisiens qui le trouvent un peu laxiste sur les questions de rites. Ne leur jetons pas la pierre : comme toute communauté menacée dans son identité par le mélange des populations et des religions, ils sont tentés de s'accrocher à des signes extérieurs d'identité et d'appartenance.

Jésus, donc, s'en va. L'Evangile de Matthieu le montre remontant vers le Nord, en direction de Tyr et de Sidon – le malheureux ! Depuis une certaine reine Jézabel, ennemie jurée du prophète Elie (1 Rois 16,31 – 19,18), ces terres-là ont la pire réputation. Que va-t-il y faire ?

Une rencontre, Une surprenante rencontre.

Car, tandis que Jésus sort de son pays, une femme, une mère désespérée par le démon qui tourmente méchamment sa fille, sort elle aussi de chez elle.

La rencontre commence mal : elle crie, il l'ignore. Elle insiste, s'approche, se prosterne – il la rejette, fidèle à ce qu'il avait lui-même ordonné à ses disciples : "occupez-vous seulement des brebis perdues de la maison d'Israël" (Matthieu 10,5-6).

Il lui répond enfin – par une insulte. Violence gratuite ? Je dirais plutôt : désarroi. Vaut-il encore la peine pour lui de consacrer son temps à ce peuple qui ne semble pas vouloir de lui, ce peuple dont les élites religieuses et les dirigeants politiques le rejettent ? Quel sens a sa mission, et d'ailleurs, quelle est réellement sa mission ? Il la résume avec une négation : "Je n'ai été envoyé qu'aux brebis perdues de la maison d'Israël". Négation, et limitation.

A l'insulte, la femme ne répond pas. Véritable modèle de communication non-violente, plutôt que de rétorquer sur le même ton, elle se redresse, fait face à Jésus, et argumente en reprenant les mots mêmes par lesquels il vient de l'offenser, retournant en sa faveur la remarque qu'il lui a faite.

On dirait aujourd'hui : elle "recadre". Si le mot est relativement récent, le procédé remonte loin ! Un courant de philosophes grecs, qui se nommaient eux-mêmes les cyniques, le pratiquait avec talent. Ennemis des longs discours, ils s'intéressaient au concret de la vie  et se conduisaient souvent en provocateurs ; ils se plaisaient à renverser les valeurs socialement admises, les a-prioris et les préjugés, à bousculer les conformismes. La femme cananéenne intervient ici comme un maître de cette philosophie. Elle renverse un parti-pris, libère Jésus d'une opinion préconçue, lui permet de voir sa mission avec un œil neuf.

Quant à lui, sorti de son pays vers un lieu étranger, il accepte de sortir plus loin encore, et de quitter l'image qu'il se faisait de lui-même.

Qu'est-il venu faire dans cette terre hostile de Tyr et de Sidon ? Rencontrer une femme païenne qui permet trois guérisons : la mère en détresse a passé du cri à une parole réfléchie, sage et efficace ; la jeune fille est délivrée du démon qui la tourmentait. Et Jésus peut retourner en Galilée, fort d'une vision nouvelle de la tâche qu'il peut accomplir.

 

©Yolande Nicole Boinnard 2008

 
           
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